Mon tableau du coeur

Chapitre 10

L'enfance de Laury
De 5 ans à 8 ans

Comme Laury me ressemble beaucoup, je vais reprendre son histoire comme si c'était la mienne. Les chapitres précédents sont des souvenirs qui m'ont été racontés par mes grands-parents, parents, oncles et tantes. Quand je vais parler de Laury, je vais dire "Je" et suivre son chemin comme si c'était le mien propre.

Je viens tout juste d'avoir cinq ans, un tout petit peu avant Noël. Entourée de mes parents, grands-parents, de Rose-Éveline, de ma petite soeur Jeannette et de mes frères Rémy et Rodrigue, je suis à l'âge de jouer et de jouer encore. Ma plus tendre enfance, je l'ai passée chez mes grands-parents paternels. J'adorais ma grand-mère et il faut dire qu'elle m'a beaucoup gâtée, elle me passait tous mes caprices. Elle m'amenait chez ses frères et soeurs, même chez les plus éloignés. C'était toujours d'agréables visites. C'est aussi ainsi que j'ai plus connu mes petits cousins et cousines que mes cousins germains. Elle rendait  visite à des amies et c'est  pour cette raison que j'ai beaucoup de souvenirs de personnes décédées depuis longtemps. Je me rappelle les voisins et voisines qu'elle allait voir. Cette mémoire n'appartient qu'à moi pour avoir vécue dans ses traces.

Grand-maman Élia venait souvent chez mes parents pour prendre soin de ma mère qui avait été malade ou qui relevait d'une couche. Un jour qu'elle était-là et qu'elle faisait le repassage des vêtements, serviettes etc... il est arrivé un léger accident. En 1945, l'électricité n'existait pas encore dans notre coin de pays. Les fers à repasser étaient mis à chauffer sur le poêle à bois, car pour être efficaces, ils devaient être très chauds et grand-maman faisait l'allée retour, de la table au poêle pour échanger ses fers afin qu'ils soient toujours à la bonne température.

Jeannette, Rose-Éveline et moi courions d'un coin à l'autre de la maison. Nous crions, rions et de temps en temps grand-maman nous disait:

- Faites attention les petites, vous êtes dans mes jambes et c'est dangereux, je peux vous frapper avec mon fer chaud.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Bang! Je reçois le coin du fer à repasser en plein sur le front, à la racine des cheveux. Le sang s'est tout de suite mis à couler, le trou était assez profond. Ma grand-maman m'a prise dans ses bras et elle épongeait le sang avec une serviette, mais ma mère n'était pas aussi tendre avec nous:

- Quand on vous dit d'arrêter, de faire attention, c'est à vous autres d'écouter, s'est-elle écriée!

Si je me souviens encore de cet incident, c'est que j'en porte toujours la marque. J'en aurais encore beaucoup d'autres du même genre, car je faisais souvent la pluie et le beau temps dans la maison.

Je m'amusais souvent à jouer à la maîtresse d'école. Je me faisais une classe avec des boîtes de cartons. Je me promenais de long en large dans mon école imaginaire. Je donnais des leçons, je gesticulais, disputais mes élèves fantômes. Je pouvais jouer à cela pendant des heures. C'était mon petit monde à moi. Je crois que c'est de là que m'est apparue ma vocation d'enseignante, plus tard dans ma vie.

Les maladies étaient fréquentes et très souvent des enfants mourraient faute de soins. Je devais avoir six ans environ quand j'ai attrapé la diphtérie, maladie contagieuse (gros mal de gorge). Ce que je me rappelle, c'est que j'étais couchée dans mon lit et que je voyais la chambre agrandir démesurément ou rapetisser presque à m'étouffer. De temps à autres des "bibittes" m'apparaissaient. Ma mère me donnait du liquide au compte-gouttes. Elle m'a raconté que faute de médecin, ils avaient fait venir le prêtre pensant que j'allais mourir. Il a prié sur moi et a placé une image de la Vierge sous mon oreiller en disant à mes parents que j'allais guérir. La Foi était très présente dans ce temps-là et quelques jours après j'étais revenue en pleine santé. Cette image de la Vierge m'a suivie plusieurs années après. Quand j'avais un mal de dent, je la plaçais sur ma joue et ça ne faisait plus mal, je la gardais toujours précieusement, mais un bon jour, je l'ai perdue. Si vous saviez comme je l'ai cherchée, je ne l'ai jamais retrouvée. C'était peut-être signe que la Foi que j'avais ne devait pas se limiter à une image mais à la Vierge elle-même.

J'ai fait mes débuts à l'école primaire à sept ans. J'avais toujours de belles petites robes, manteaux, bas, confectionnés des mains de ma mère. Le matin, maman me faisait les cheveux en boudins attachés avec une belle boucle de satin blanc et mon petit sac sur l'épaule, je m'en allais à l'école à pied, à environ un kilomètre. L'année suivante, ma soeur Jeannette m'accompagnait. J'étais en deuxième et elle en première. Comme j'ai eu de la peine pour elle. Il faut que je dise qu'elle bégayait car elle était très timide. Quand le professeur faisait mettre en rang, la première année, pour la lecture, j'arrêtais presque de respirer quand venait son tour. Elle mettait tellement de temps à commencer à lire que j'aurais voulu prendre sa place. Quand elle venait à bout de commencer, il n'y avait ni virgule, ni point, elle lisait sans s'arrêter. Cet état de chose c'est poursuivi tout au long de ses études. Aujourd'hui son bégaiement est presque disparu. Je pense que c'était héréditaire, ça venait de notre mère, car elle aussi, elle bégayait.

Rémy  a débuté l'école quand j'étais en troisième. Je ne sais pas comment maman faisait pour que l'on soit toujours aussi bien habillé et propre. Rémy avait un petit habit noir, une chemise blanche et des souliers, ses cheveux roux, frisés, étaient toujours bien arrangés. Nous étions aussi pauvres que les autres, pourtant il me semble que l'on en avait plus. Maman était une femme vaillante, elle faisait la couture, la nourriture, avec peu elle faisait beaucoup. Nos grands-parents maternels et paternels devaient aussi nous aider, parce que si les autres familles avaient plus de misères ça devait être parce qu'elles recevaient moins d'aide.

J'avais beaucoup de talent, c'est-à-dire que j'apprenais sans difficulté. Je veux, ici, raconter une anecdote un peu comique mais qui ne l'a pas été pour moi. J'étais en deuxième année et nous étions en rang pour la lecture. J'étais à la "tête" (première du rang) malgré mon jeune âge, car d'autres, qui avaient doublés, étaient pas mal plus grands et étaient après moi. Comme nous étions plusieurs et que ça prenait du temps, je me suis levée la main pour demander à aller aux toilettes, mais le professeur ne me regardait pas. Je me tortillais de tous les côtés en espérant qu'elle me verrait mais quand elle a daigné me regarder il était trop tard, j'avais fait par terre... Très fâchée de voir le dégât que j'avais causé, elle m'a dit:

- Laury pourquoi n'as-tu pas demandé pour aller aux toilettes au lieu de faire cela par terre? Va chercher la "moppe" et essuie ça!

Je pleurais à chaudes larmes. Sans un mot, je suis allée chercher la "moppe" et j'ai essayé d'essuyer cela, devant toute la classe qui me regardait. J'avais beaucoup de misère car j'étais petite et la "moppe" trop longue, en plus j'étais gênée et je ne voyais rien à cause de mes larmes. J'ai réussi à éponger cela tant bien que mal en me promettant que jamais plus ça ne m'arriverait et que mes frères et soeurs n'auraient pas à subir cette situation, je les en protégerais.

 À la maison, c'est notre mère qui faisait la discipline. Quand elle nous demandait de faire quelque chose, on ne devait pas répliquer et s'exécuter sur le champs. Moi, j'avais une peu la "tête dure" et je n'écoutais pas toujours. Pour nous punir, maman nous faisait mettre à genoux dans le coin et quand elle jugeait que ça faisait assez longtemps elle nous disait:

- Demande pour te lever!

Nous devions répondre:

- Maman, voulez-vous que je me lève, s'il-vous-plaît?

Nous n'avions pas l'électricité. Nous faisions nos devoirs et étudiions nos leçons avec pour toute lumière une lampe à l'huile. Avant de nous coucher, toute la famille se mettait à genoux et nous récitions le chapelet. Le dimanche était un grand jour. Maman nous habillait (nous endimanchait) pour aller à la messe avec notre père. Nous y allions en voiture à cheval l'été et en traîneau quand il y avait de la neige. Notre mère ne pouvait y aller très souvent car elle devait rester avec les bébés, excepté quand grand-maman venait les garder. Il était défendu de travailler le dimanche. C'était un jour de repos. Le curé autorisait parfois une exception s'il y avait apparence de pluie afin de permettre de rentrer le foin ou le grain. C'était ainsi dans toutes les familles de la paroisse.

 



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